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Document d’orientation de la CGT FERC Sup • 3e congrès (Blainville-sur-Mer 2017)

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avril 2011

III • La fameuse recherche de l’excellence est une véritable fabrique d’exclusion et de médiocrité standardisée

Au Royaume-Uni, le programme RAE a été fortement critiqué et transformé, avec le renoncement à l’idée d’évaluer l’ensemble des unités du pays. Outre le caractère aveugle d’une évaluation de la recherche qui s’affranchit de la nécessité de la connaître intimement et d’en respecter le rythme naturel, dont la temporalité est plus longue que le temps court du management, c’est son coût exorbitant qui a été souligné. Les ressources matérielles et temporelles consacrées à accomplir des exercices de notation pléthoriques représentent des milliers d’heures de travail perdues pour les activités de recherche elles-mêmes. Entreprendre de mettre en place de telles procédures, tout en réduisant les moyens attribués à la recherche et à l’enseignement, peut difficilement passer pour une volonté d’en accroître la qualité.

Ces modèles, qui ont déjà été abandonnés dans les pays où ils avaient été mis en place, sont pourtant imposés en France. Avec la nouvelle mission du CNU, la France s’apprête donc à ajouter la notation quantitative individuelle à celle des équipes déjà réalisées par l’agence de notation qu’est l’AERES. Le dispositif complètera ainsi la transformation de la PEDR (prime d’encadrement doctoral) en PES (prime d’excellence scientifique), destinée à récompenser les 20% d’enseignants chercheurs dont la recherche est jugée “de niveau élevé” par une instance nationale non élue ou par les instances locales, en les distinguant des autres par une forte prime individuelle, allant de quelques milliers à une dizaine de milliers d’euros par an. Or les effets de la notation individuelle, avec son système de récompenses, sont déjà bien connus dans d’autres sphères d’activité.

Le psychiatre C. Dejours explique dans son livre Travail, usure mentale que « l’évaluation individuelle des performances a installé la concurrence généralisée dans le monde du travail, jusqu’entre les collègues autrefois unis par les règles de savoir-vivre constitutives d’un collectif ou d’une équipe de travail. L’évaluation individualisée a exalté la concurrence jusqu’à la concurrence déloyale et a dressé les uns contre les autres ceux qui jadis cultivaient entre eux les valeurs de la concorde. Les nouvelles méthodes, qui sont souvent utilisées comme une menace, ont fait fondre la confiance entre collègues, ont promu le chacun pour soi et ont détruit progressivement la convivialité, la prévenance, le savoir-vivre, l’entre-aide et la solidarité. » Un tel type d’effets, importés dans l’environnement de la recherche, risquent d’affecter profondément le coeur même de cette activité. « L’évaluation quantitative », écrit S. Piron, « produit une perturbation généralisée de la morale scientifique. Le règne des indicateurs de performance exacerbe des valeurs de concurrence et de compétition. De ce fait, il concourt à ruiner ce qui devrait être au contraire les valeurs centrales de la recherche scientifique : le partage, la collaboration et la critique éclairée au sein de communautés bienveillantes. ».

Là encore, il y a une guerre des mots : la mesure individuelle de l’’excellence”, en instaurant la concurrence entre les personnels, détruit le tissu de collaboration sans lequel la qualité globale réelle de la recherche ne saurait être garantie à long terme, en stimulant la motivation à publier avant ses concurrents - ou plus qu’eux et plus vite - sur des sujets en vue, au lieu d’en faire les partenaires de confiance d’une exploration audacieuse de l’inconnu. La recherche de l’ “excellence” est, paradoxalement, et globalement, une promotion programmée de la médiocrité standardisée. On comprend qu’elle serve avant tout à produire de l’exclusion pour ajuster les masses salariales, dégrader des équipes et des établissements dans une perspective de réduction du service public.

D’après le psychanalyste et professeur émérite R. Gori, « l’évaluation, qui se veut objective, quantitative et « scientifique », rassemble (…) le positivisme des sciences, l’esprit gestionnaire et comptable et le souci bureaucratique (…). Ce modèle de l’évaluation n’est-il pas en train de nous conduire à renoncer à la pensée critique, à la faculté de juger, de décider ? ». Gori conclut à propos de ce nouveau paradigme de notation généralisée que « les dispositifs d’évaluation constituent pour le pouvoir une nouvelle étape dans l’art de gouverner sans l’avouer ». Avec la mise en place des ces indicateurs, il s’agit tout simplement d’une autre façon de modifier en profondeur les structures et les logiques d’un secteur entier de l’activité.


Référence électronique

"III • La fameuse recherche de l’excellence est une véritable fabrique d’exclusion et de médiocrité standardisée", publié le 11 avril 2011, URL : http://www.resistances.net/spip.php?article24, consulté en ligne le 16 décembre 2017


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