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avril 2011

II • De l’évaluation à la notation : le temps de la science et l’urgence du management

L’évaluation est continuellement présente dans la carrière de tout chercheur. Depuis la création de l’Université de Berlin en 1810, le professeur d’université se doit aussi d’être un chercheur. Afin de le recruter, de lui accorder la titularisation (tenure) ou une promotion, l’institution sollicite l’avis de savants extérieurs au département concerné, ainsi que celui des collègues qui en connaissent bien les besoins. Ces savants, qui sont aussi des pairs, rendent un jugement global et qualitatif sur la valeur et l’originalité des travaux du candidat. De manière générale, l’évaluation de la recherche relevait d’une logique conforme aux critères de l’activité de recherche, fondée sur l’examen attentif des savoirs produits par des pairs compétents et le respect de la durée propre à celle-ci. Une évaluation véritable doit en effet respecter les critères et la temporalité propres à son objet, et ne pas lui en imposer d’autre qui lui soit extrinsèque. La recherche possède en particulier une inertie propre, un temps de maturation nécessaire, qui permet aux chercheurs et aux grandes institutions académiques d’éviter de « répondre » à des demandes éphémères ou frivoles.

Le tournant le plus important en matière d’évaluation de la recherche et des départements universitaires correspond à la mise en place du Research Assessment Exercise (RAE) au Royaume-Uni au milieu des années 1980. L’originalité de cette approche est qu’elle prétend analyser l’ensemble de la recherche du pays fréquemment (tous les 3-4 ans) et qu’elle compare les résultats en créant un classement général qui influe ensuite sur le niveau des ressources consenties par l’État à chaque institution. Une telle procédure doit s’appuyer sur des critères qui permettent de classer vite, si possible sans avoir besoin de lire le contenu, en s’appuyant sur l’évaluation faite par autrui, par exemple en comptant le nombre d’articles publiés dans des revues elles-mêmes hiérarchisées au préalable.

Ces pratiques de parangonage (benchmarking), issues des innovations managériales de l’industrie, notamment chez Ranx Xerox, relèvent du management par l’opinion : au lieu de faire l’épreuve d’un savoir, pour en évaluer la profondeur ou l’originalité, il s’agit seulement de lui attribuer un rang en mesurant l’opinion que d’autres s’en font. Nous avons donc affaire à une guerre des mots : il faut refuser au Ministère, aux agences et aux présidents le droit d’appeler “évaluation” de telles procédures. Il ne s’agit pas d’évaluation mais de notation : l’ANR et de l’AERES peuvent bien se proclamer des agences pour la recherche, elles sont en réalité de simples agences “de notation”, dont le rôle, comme celui de toutes les agences de notation, est de moduler à la hausse ou la baisse une note qui affectera immédiatement les capacités des entités ainsi notées.

Les collègues qui participent à cette entreprise de hiérarchisation formelle, à travers des comités et des délégations dont la nomination dépend de procédures soustraites au contrôle de la communauté universitaire, sont certainement le plus souvent de bonne foi : ils doivent néanmoins prendre conscience du processus global dans lequel ils sont pris. Nous le savons déjà, les membres du CNU disposeront, pour la session affectée à la hiérarchisation de l’ensemble de leurs collègues, de cinq jours maximum d’indemnités. Même si la tâche est répartie sur quatre ans, on peut craindre que le délai imparti contraigne de facto le CNU a émettre un avis qui soit davantage fondé sur les critères formels promus par les diverses agences aujourd’hui chargées de la notation de la recherche et de l’enseignement, que sur la patiente et sereine lecture requise par un examen scientifique.


Référence électronique

"II • De l’évaluation à la notation : le temps de la science et l’urgence du management", publié le 11 avril 2011, URL : http://www.resistances.net/spip.php?article23, consulté en ligne le 7 décembre 2017


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