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juin 2012

Le Numérique éducatif : l’innovation comme alibi de la confiscation des savoirs

Après avoir à Montpellier, le 28 février 2012, vilipendé internet comme perturbateur de l’ordre scolaire, le candidat Sarkozy présentait le 17 avril un vaste plan numérique avec des propositions empruntées au Conseil National du Numérique (CNN), voire au plan Hollande ; il proposait notamment une " plate-forme nationale d’e-éducation " chargée d’éditer et de recenser les logiciels éducatifs ou encore " un grand plan de formation des professeurs au numérique ".

Quelques jours auparavant, François Hollande lançait l’idée d’un " bac numérique ". Nicolas Sarkozy s’est aussitôt approprié le concept en l’épiçant à sa façon. Il souhaitait " la création d’un baccalauréat numérique, dont la préparation se déroulerait dans des " académies du numérique " sous contrat avec l’État, mais très largement " confiées à des professionnels ".

La préparation de ce bac comprendrait " une partie d’enseignement général et un enseignement numérique ".
Le contenu de ce baccalauréat serait construit " par une commission professionnelle des technologies du numérique, rassemblant tous les experts du secteur, ainsi que des représentants de l’éducation nationale. Le principe de la formation en alternance y serait systématique ".

Du côté du PS, Vincent Peillon annonçait le 30 mars " un grand plan e-éducation ". L’école doit " préparer au monde de demain ". Pour lui ce " grand plan pour la e-éducation " a aussi pour objectif de réformer les méthodes pédagogiques afin de lutter contre l’échec scolaire et développer l’autonomie des élèves. La production d’outils pédagogiques sera encouragée au sein de l’éducation nationale et avec des aides pour le privé. V. Peillon annonçait également la production de serious games.

Il proposait aussi la création d’une " e-école publique ", une plateforme unique, gratuite, publique, centralisant les produits pédagogiques réalisés par l’éducation nationale et les grands établissements publics. Elle indexerait toutes les ressources et les proposerait en téléchargement gratuit aux enseignants et aux familles. Cette plate-forme " permettra une cohérence pédagogique ".

Dans le même temps, en réponse au CNN, Nicolas Sarkozy proposait que le CNDP et le CNED travaillent ensemble avec les producteurs de contenus pédagogiques pour produire une série d’applications numérisées gratuites qui permettent de consolider les savoirs de base de l’école : lire, écrire, compter. L’objectif est de créer une véritable plate-forme nationale d’eéducation dont le CNDP aurait la responsabilité.

Ni chez Peillon, ni chez Sarkozy, les producteurs de contenus pédagogique ne sont identifiés. Il en est de même pour les producteurs des serious games. Gérer ou prendre la responsabilité d’une plate-forme de ressources ne signifie pas nécessairement produire ces ressources.

Le 1er avril paraissait au JORF la circulaire Fillon du 29 mars " relative à l’efficience des activité de publication de l’État ". On peut y lire notamment dans l’annexe 3 :
" Une publication ou co-publication assurée par un éditeur privé peut s’avérer plus efficiente, moins coûteuse et mieux élaborée qu’une production interne ou simplement soustraitée, même en cas de publication gratuite ou destinée à une diffusion interne. En effet, l’expérience marchande des éditeurs privés est un facteur d’efficience de la publication au regard des critères de cible, de support, de composition et de diffusion. "

Externaliser l’édition publique, " dématérialiser " celle-ci au sein du toutnumérique conduisent à long terme à un risque majeur pour des établissements publics comme le CNED ou le CNDP : l’introduction de plus en plus pressante de l’édition privée dans leurs missions d’éditeurs publics auprès des enseignants, voire de " sponsoring " (Total au CNDP) mais aussi l’apparition de nouveaux comparses comme Wikipedia, Microsoft, Google, Apple, etc.
Les tenants d’une certaine " innovation pédagogique " recommandent également l’usage du smartphone afin de rendre les élèves et les étudiants plus " smart ".

Des programmes sont déjà mis en place par des entreprises comme Student Positive, l’Unesco investit avec le soutien de Nokia dans l’utilisation du téléphone portable en tant qu’outil d’enseignement, Blackboard développe également des applications qui permettent aux étudiants et aux enseignants de mettre à profit leur téléphone en classe ou en dehors de la classe pour étudier. De plus en plus de plate-formes d’apprentissage sont désormais accessibles à travers une application pour smartphone.

La Bible de référence des divers plans numériques annoncés ce printemps est incontestablement le rapport Fourgous (237 pages !) publié le 24 février 2012. On en retrouve l’essentiel dans les programmes des deux candidats à la présidentielle.
Un exemple de ce que l’on peut glaner dans ce volumineux rapport : le Learning Center. Le rapport Fourgous, sous couvert d’un discours pro-numérique, lance une machine de guerre contre les CDI (Centres de Documentation et d’Information), structures déclarées d’un autre âge, au profit du Learning Center, plus " bling-bling ".

Derrière l’alibi du numérique, il s’agit essentiellement de changer peu à peu les missions qui étaient celles du CDI au profit d’une logique qui est celle d’utiliser le CDI rénové comme faire-valoir et instrument de valorisation des chefs d’établissement, de l’inspection générale et des sociétés productrices de contenus. Renommé " Centre de Connaissances et de Culture (CCC) " dans un vademecum de mai 2012 produit par la DGESCO, ce CDI nouveau jour doit même être un projet " nécessairement co-conduit entre l’établissement et la collectivité territoriale ", conseil général ou régional, ce qui restreint l’autonomie pédagogique et le libre choix de l’établissement.

Dans cette vision du CCC, rien n’empêche d’imaginer que les collectivités territoriales auront des visions très " politiques " de son rôle et qu’elles ne chercheront pas à contrôler les contenus numériques et imprimés des établissements, cela pouvant même aller jusqu’à la mainmise du monde économique sur le choix des ressources. Le Learning Center cherche à dissimuler pour mieux les enfermer et les contrôler les savoirs, les notions, les méthodes propres à la documentation. Il ne faudrait pas que, sous couvert d’innovations technologiques, les missions d’édition publique d’outils de formation et d’accompagnement à destination des enseignants assurées par des établissements comme le CNED ou le CNDP, se voient réduites à la portion congrue ou même tout simplement livrées au domaine privé.

Il ne faudrait pas que le numérique serve d’alibi à la disparition de missions publiques essentielles, comme cela s’est produit, par exemple, avec les IUFM. La formation qui y était dispensée se réduit aujourd’hui à quelques vidéos mises en ligne sous le nom de " tenue de classe ".

Le développement des Espaces Numériques de Travail (ENT) dans le monde de l’éducation et l’éventuelle transformation des CDI en CCC posent d’autres questions.
Tout d’abord concernant les missions des personnels : d’une part elles se trouvent totalement modifiées puisqu’on leur demande de créer des documents numériques, de maîtriser les différents outils permettant leur mise en ligne, cela sans aucune réelle formation ; d’autre part, ces nouvelles tâches entraînent une hausse du temps de travail sans aucune compensation salariale et des modifications des conditions de travail.
Ainsi, dans le vademecum, il est proposé d’ouvrir les CCC " en dehors des horaires scolaires " y compris pendant les vacances scolaires, pour y accueillir en plus des élèves, leurs parents et des adultes en formation continue.
Dans ces conditions, quid du statut des professeurs documentalistes ?

En second lieu, les ENT, sur lesquels se retrouvent ou devront se retrouver les cahiers de texte numériques, les espaces collaboratifs " prof-élèves ", les manuels scolaires, supposent que l’ensemble des familles soit informatisé et ait un accès à internet.

Quoi que certains prétendent, la fracture numérique n’est pas un vain mot et certains élèves seront exclus du système mis en place.

Dans ces conditions, l’École renforcera encore les inégalités sociales au lieu d’aider à les résorber. Il en va de même avec les ENT mis en place par les établissements universitaires pour lesquels les enseignants sont également sollicités pour produire des ressources sans que soient réellement évoquées les conditions de leur exploitation.

Derrière l’usage de ces nouveaux outils, c’est toute la question de la propriété du savoir qui se profile et notamment pour des établissements désormais autonomes qui pourraient estimer à terme que les ressources produites font partie intégrante de leur patrimoine. Nous sommes en effet confrontés ici à l’un des effets pervers - mais prémédité - de la stratégie de Lisbonne visant à instaurer un " marché de la connaissance " : la création d’un patrimoine immatériel qui tend vers la confiscation des savoirs et leur privatisation.

La FERC CGT reste attentive à tous ces projets d’" e-école publique ", tant du point de vue des conditions de travail des salariés, que de l’égalité de traitement de l’ensemble des élèves, ainsi que du caractère gratuit et non orienté des ressources.
Elle recommande à tous ses syndicats et syndiqués d’être très attentifs à ce qui pourrait être proposé et mis en oeuvre dans leurs secteurs respectifs.


Publié dans Le Lien n° 17 de juin 2012.
Le Lien est une publication trimestrielle de la FERC CGT.


Référence électronique

"Le Numérique éducatif : l’innovation comme alibi de la confiscation des savoirs", publié le 11 juin 2012, URL : http://www.resistances.net/spip.php?article15, consulté en ligne le 16 décembre 2017


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